Thursday, December 21, 2006

Y-A-T-IL UN AVION SUR LA PISTE ?


Un des slogans de l'Espagne, qui date de l'époque du "franquisme plus soft" - à savoir des années 60 - et avait pour but d'attirer l'attention des touristes européeens sur les attraits de l'exotisme tempéré qui caractérise la péninsule ibérique est " Spain is different " et, au vu du chaos qui sévit actuellement dans les aéroports de mon pays d'adoption, il semble que le refrain ne soit plus que jamais de mise.

Effectivement, l'Espagne est un peu différente ... l'Espagne peut se vanter, outre ses mérites réels et son énergie vitale, d'avoir décroché depuis peu un record : celui du nombre de passagers aériens laissés en rade dans différents aéroports espagnols (Barajas à Madrid et El Prats à Barcelone) et sudaméricains suite à la cessation brutale quoiqu'annoncée de la compagnie lost cost Air Madrid ... une bagatelle de 130.000 passagers dont quelques milliers ont quand même pu s'embarquer depuis vendredi 15, jour de la cessation, dans des avions affrêtés par le gouvernement ou à bord de vols d'autres lignes.

Aléas du libéralisme, dirons certains, aléas que doivent supporter ceux dont le billet aller retour s'est converti en un zéro pointé ("tu pars pas, tu rentres pas ...") mais aussi les voyageurs qui se trouvent actuellement de l'autre côté de l'Océan, en suspens, leurs billets d'aller retour réduits à des allers simple ponctués d'un cynique point d'interrogation et qui sont généralement des immigrés installés dans notre pays, maintenant dans l'impossibilité de rejoindre leurs postes de travail. Beaucoup de cas bien tristes de mères, par exemple, qui n'avaient pas vu leurs enfants laissés en Équateur depuis des années et ne pourront pas les retrouver pour les fêtes en dépit des sacrifices nécessaires à l'achat d'un billet aller/retour.

Une de mes amies panaméennes (qui ne se trouve pas dans une situation personnelle aussi critique) est néanmoins coincée à ce jour dans son pays d'origine alors que son activité professionnelle va la réclamer d'ici peu à Barcelone. Elle a profité de son chaotique vol d'aller (attente de près de 24 heures à l'appui, escale aussi imprévue qu'interminable au Costa Rica) pour prendre des photos de l'avion ... dont celle de son siège qui n'était pas pourvu de tablette, à l'instar de celui de son voisin de travée, images qui font froid dans le dos à posteriori si l'on imagine que la mécanique est à l'avenant de l'aménagement de l'appareil ...

La faillite d'Air Madrid est en quelque sorte la chronique d'une mort annoncée (pas besoin d'être un médecin légiste de l'économie pour interpréter les symptômes - retard en chaîne et accumulables, problèmes techniques, etc ...) ou bien la chronique de morts évitées car, en dépit des problèmes/scandale actuels, la compagnie n'a eu à déplorer aucun accident mortel en ses presque trois ans d'activité, chose qui serait peut-être arrivée par la suite.
J'ignore si sur la liste des carences en vol figurent aussi les écrans de télé mais j'imagine que si Air Madrid avait quand même les moyens d'offrir un film à ses voyageurs long courrier, celui-ci n'aurait pas dû s'intituler "Y-a-t-il un pilote dans l'avion?" mais "Y-a-t-il un avion sur la piste?".
Un film d'humour noir, truffé de dialogues qui donnent des frissons.
VOYAGEUSE (à l'hôtesse) : J'ai l'impression qu'il manque plein de gilets de sauvetage sous les sièges.
HÔTESSE : Vous n'allez pas me faire croire que vous êtes aussi naïve pour croire à l'utilité des gilets de sauvetage en cas d'amerissage ? à moins que vous ne soyez un Yan Thorpe, ils ne servent à rien d'autre que de nous permettre de faire le pitre avant le décollage.
VOYAGEUSE : Et la tablette ? Mon siège n'a pas de tablette.
HÔTESSE : Oh la la, ce que vous pouvez être titilleuse ... Écoutez-moi bien, ma petite demoiselle : si vous n'avez pas les moyens de vous payer un billet un peu plus cher, arrêtez de vous plaindre pour des broutilles. Nous avons dû choisir entre fournir une tablette à tous les sièges ou équiper l'avion d'un train d'aterrissage qui fonctionne. Estimez-vous heureuse parce que nous avons choisi la deuxième solution ...
Spain is different, for sure ... et c'est aussi pour cela que l'Espagne a réussi à passer en très peu de temps et sans trop de heurts d'un pays d'émigrés à une terre d'accueil pour l'immigration, qu'elle a absorbé en moins d'une dizaine d'années une immigration représentant plus d'un dizième de sa population, une sorte de miracle humain dans un environnement économique dont la croissance est au-dessus de la moyenne de l'union.
Rançon de la gloire : le besoin croissant de places aériennes conduit à la prolifération des compagnies low cost, et celle-ci alliée aux tarifs prohibitifs que pratique - pour ne citer qu'elle - Ibéria a conduit au chaos actuel.
Permettez-moi d'être optimiste et de penser qu'il ne s'agit que d'un chaos transitoire ... bonnes fêtes à tous .

Friday, December 15, 2006

LA PERSISTANCE DE LA MÉMOIRE


La persistance de la mémoire - persistencia de la memoria - tel est le titre officiel - et en version originale - du tableau de Dalí communément appelé "les montres molles", tout un symbole de circonstance du côté méridional des Pyrénées où les députés sont en train de débattre une loi sur la mémoire historique ayant pour but la réhabilitation des victimes de la guerre civile. Réhabilitation, indemnisation morale ou éthique en quelque sorte, et à titre posthume dans la grande majorité des cas.
Le projet de loi présenté hier à la chambre des députés a été refusé, en autre par l'opposition du Partido Popular qui prétend que la loi ne sert qu'à rouvrir les blessures.

Avant de faire cette affirmation, il serait peut-être opportun de poser les questions suivantes :
- Les blessures sont-elles refermées ?
- Les guerres civiles ne laissent-elles pas des plaies suintantes qui mettent des décennies à se cicatriser complètement ?
- Réhabiliter la mémoire des victimes du franquisme jetées à la hâte dans des fosses communes n'est-il pas le seul moyen de leur offrir un sépulture digne ?
- Enfouir les divisions du passé sous des couches d'oubli n'est-il pas le meilleur moyen de laisser la porte entrouverte aux révisionnismes de tout poil et faire en sorte que la mémoire ne se ramollise plus encore que les montres de Dalí, se transformant en un magma inconsistent, une purée de neurones vidées de leurs souvenirs ?

Je ne prétends en aucun cas avoir des réponses toutes prêtes à ces questions et ne fais que m'interroger et vous invitez à ce que nous nous interrogions ensemble.
Le fait est que la guerre civile revient souvient sur le tapis en ce moment en Espagne comme s'il y avait un besoin urgent d'exorciser les fantômes de la division, qui ont à nouveau fait tinter leurs chaînes après l'attentat du 11 mars et j'aurais tendance à penser qu'un déballage du passé est un acte cathartique nécessaire avant de tourner (définitivement ?) la page et d'essayer d'écrire à deux mains - la droite et la gauche jouant la carte de l'équilibre - une histoire qui parie davantage sur les talents des ambidextres que sur les restrictions du manichéisme ...

Quant au révisionnsime, il a le vent en poupe en Iran, par exemple, où le président Ahmadineyad bat la campagne pour nier l'holocauste et tel qu'il est parti, on l'imagine en convaincre plus d'un que l'extermination dans les camps de concentration n'est en fait qu'une hallucination collective ... oui, la faim donne des visions et les volontaires qui se soumettaient à des régimes extrêmes dans les centres de fitness d'Auchwitz, de Treblinka et de Dachau ( financés par les sympathiques animateurs de voyages Hi ... Hi, comment ? ah oui, Himmler et Hitler - les ancêtres du Club Med-) ont fini par délirer complètement et voir des cadavres là où il n'y avait que des fanatiques de l'anorexie ?
La mémoire historique ne sera-t-elle pas un garde-fou nécessaire tant que nous ne serons pas à même de tirer du passé les leçons qui s'imposent et de sortir du cercle vicieux des éternelles répétitions ?
Quand serons-nous assez mûrs pour conserver une claire mémoire historique sans que le sujet ne doive faire l'objet de batailles politiciennes ?

Vive la persistance de la mémoire ferme !

Friday, December 08, 2006

JEUX DE BOOMERANGS ET DE MIROIRS

Tout d'abord, m'excuser auprès d'éventuels lecteurs (qui ne laissent pas de commentaires, ce qui ne me permet pas de jouer le jeu par excellence du web : l'interactivité ...) de ce retard de 3 jours dans l'édition de ce post. Succombant à cette philosophie latine qui propose de remettre au lendemain ce qu'on peut faire le jour même pourvu qu'il n'y ait pas danger de mort, j'ai laissée passer le mardi, le mercredi ... et le jeudi.

À la fin du post précédent, je vous laissais entendre que le Parti Socialiste avait riposté à la vidéo manipulée du Partido Popular qui accusait le gouvernement actuel de la recrudescence de la violence à base d'images puisées dans différentes sources, dont la guérilla colombienne ... et je vous parlais de l'effet boomerang ou arroseur arrosé. Mais avant d'expliquer en quoi consiste la réaction du PS et ignorant jusqu'à quel point les informations espagnoles sont actuellement exposées dans cette France peut-être plus préoccupée par son échéance électorale que par les crises traversées par les pays limitrophes, je dois vous rafraîchir la mémoire sur quelques points.

Depuis le printemps dernier et incité sans doute par l'aptitude au dialogue du gouvernement de José Luis Rodriguez Zapatero , l'ETA a proclamé un abandon des armes (qui semblait définitif) pour amorcer un processus de paix (enfin ...) et il semble que dans le cadre de cette trêve sans date officielle de péremption, des contacts aient été établis avec des responsables de l'organisation terroriste. La formule consacrée employée par les membres du gouvernement pour évoquer cette phase est "négociation", un terme que les irlandais connaissent certainement bien eu égard au dialogue avec l'IRA, mais qui déplaît tellement à l'opposition qu'elle accuse depuis quelque temps le gouvernement de flirter avec le diable.

Diable ? Le fait est que ça joue du briquet dans le pays basque espagnol dernièrement, et de la barre de fer et si le sport local ne consiste pas à faire cramer de la caisse en série, les violences urbaines ont repris dans la région et bus, magasins ou distributeurs de billets se retrouvent souvent saccagés à l'aube : c'est le retour de ce que l'on appelle la kale borroka, la guérilla urbaine qui a également caractérisé la trêve vécue à la fin des années 90 sous le premier mandat de José María Aznar et qui suivit alors une période marquée par des assassinats en série d'hommes politiques et de gigantesques manifestations destinées à demander la paix.

Le "diable", Aznar et son gouvernement ont dû flirter avec et il faut croire que le soufre provoque de graves effets secondaires sur les humains qui le respirent, des effets amnésiques et à priori irréversibles puisque l'opposition actuelle semble avoir enfermé la trêve d'il y a 9 ans dans les oubliettes de sa mémoire et elle ne fait que reprocher à Zapatero de baisser son froc devant l'ETA. D'accord elle ne le formule pas de ces termes-là mais l'intention y est ...

Le Parti Socialiste a donc riposté à la vidéo que je vous montrais la semaine dernière de la façon la plus simple et cinglante : en produisant un film de 20 minutes qui récupère des images d'archives et résume l'attitude du gouvernement d'Aznar en 1997 : prisonniers etarras "rapatriés" dans des prisons du pays basque, contacts établis avec des responsables de l'organisation terroriste 4 mois après un enlèvement et un assassin qui avait secoué tout le pays, celui du jeune Miguel Ángel Blanco et, last but not least, une phrase d'Aznar qui fait référence à l'ETA dans les termes de "mouvement basque de libération". Terrorisme, connaît pas ...

Bref, il semblerait que la boucle soit bouclée et que cette dernière vidéo en date remette les pendules à l'heure en rafraîchissant les consciences, l'amnésie historique étant un mal endémique en Espagne (parlez-en aux nostalgiques de Franco...). À moins que la perte de mémoire de l'opposition ne soit qu'une réaction au traumatisme qu'elle a connu récemment en voyant se refléter dans la politique actuelle du gouvernement vis-à-vis d'ETA les résonances de son passé proche, comme dans un jeu de miroirs de la vérité, un jeu de miroirs à peine déformants, peu complaisants ...

Les hispanophones(et les non hispanophones qui interprètent les images sans avoir besoin de sous-titres) peuvent voir la deuxième partie de la vidéo (je n'ai mis que la première) en mettant "la otra tregua" dans le motor youtube.

La semaine prochaine, je passerai à un thème plus frivole et vous parlerai d'une exposition consacrée aux années de la movida madrilène. Hasta pronto.