Monday, January 18, 2010

Mars est si proche (nouvelle)

Avant le dîner, Jenna avait égrené un chapelet de platitudes. Tout y était passé : la médiocrité des hommes politiques et de la météo, l’augmentation de la taxe immobilière, l’imbécilité de la pop des années 90, la montée du bouddhisme en terres occidentales, etc. Elle qui adorait balancer des vannes en provenance de l’agence de pub où elle bossait s’était vautrée dans les banalités. Jenna était conceptrice-rédactrice. C’était un profession qui demandait un peu de créativité et de grandes rasades de cynisme.
Nous nous sommes mis à table et Barnabé, son mari, a commencé à monopoliser la conversation. Le lancement de sa boîte Internet, il n’y avait que ça qui comptait pour lui.
- Internet », a-t-il lancé, « les gens croient que c’est l’avenir alors que c’est le présent. Le monde est en plein dedans, même les Indiens.
- Les Indiens d’Amérique, les Navajos », ai-je demandé, faussement naïve, sachant que Barnabé était un pédagogue frustré.
- Non. Les Indiens d’Inde.
Jenna a réussi à en placer une :
- Vous savez de quoi www est l’acronyme ?
- Théoriquement de world wide web, ce qui se déforme en world wide wait vu les embouteillages sur le réseau » a rétorqué Fred, mon copain, fier de pouvoir étaler son accent américain acquis à coups de visionnages de films US en version originale et d’overdoses de pop anglo-saxon.
- Tu te trompes Fred. www c’est whispered words of wisdom. En fait les Beatles sont les inspirateurs du réseau, ou bien ils étaient visionnaires et avaient compris que l’informatique nous conduirait à plus de silence et d’isolement », a rebondi Jenna.
Barnabé s’est raclé la gorge et a lancé un coup d’œil tranchant à sa femme qui continuait à notre attention :
- Vous saviez que le Net était inscrit dans les étoiles ?
Barnabé s’est presque étranglé avec son taboulé et Jenna s’est levée de table, nous incitant du geste à l’imiter. Fred et moi l’avons suivie jusqu’à la baie vitrée du salon et sommes passées sur la terrasse derrière elle.

Jenna et Barnabé habitaient dans une banlieue impossible, une ville nouvelle aux rotondes et blocs d’immeubles cloniques. Pas de dépanneur marocain dans les parages. C’était un endroit sans personnalité où l’on pouvait perdre des années à chercher le concept de ville, où les façades récentes présentaient déjà un aspect fatigué de naissance. Le seul avantage est que l’on y respirait un air un peu moins pollué qu’au cœur d’une métropole. La terrasse de leur appartement s’ouvrait sur une pelouse qui menait à un parc boisé. De leur balcon, on voyait les étoiles. C’était un luxe en soi.

C’était une nuit de lune noire - elles me rendaient plus nerveuse que celle de pleine lune – et sur son balcon, Jenna semblait avoir les étoiles au bout des doigts. Son regard était brillant, on le sentait même illuminé de l’intérieur, allumé d’un feu que je ne lui connaissais pas. Nous partagions pourtant beaucoup de souvenirs, elle et moi. Ces bancs d’un collège non mixte sur lesquels nous avions usé nos jupes bleu marine, puis les premiers flirts, multiples, ce qui était fréquent chez les filles ayant fait des overdoses d’écoles de bonnes sœurs.
Après le bac, nos chemins avaient divergé. Jenna s’était orientée vers la communication, moi vers la philologie espagnole, langue que j’enseignais dans un lycée privé en attendant de partir un jour vers les cieux ibériques. Elle avait eu des tas d’amants avant de rencontrer Barnabé, un jeune loup de l’informatique à qui elle avait caché certains épisodes de son passé. Leur objectif à moyen terme était la maison avec jardin privatif et surtout pas d’enfants.
J’avais rencontré Fred, guitariste génial et fauché, sept ans avec cet épisode. Puis Fred était parti faire le tour du monde alors que je venais de décrocher une place de prof. Un an et demi plus tard, il était revenu et malgré mon amour-propre, en retrait par rapport à mon attirance pour lui, nous avions renoué et ne nous étions plus séparés. Vivant majoritairement sur mon salaire, nous habitions vingt-huit mètres carrés - loi Carrez - sous les toits parisiens, parlions beaucoup d’Andalousie. Nous avions envie d’avoir un gamin mais repoussions toujours la date, pour des raisons financières bien sûr.

Jenna et moi n’avions donc plus grand-chose en commun, pourtant nous continuions à nous voir, poussées par un rituel de fidélité qui était sans doute le ciment des amitiés sans heurts ni passions, mais indispensables pour garder une trace de son propre passé.
Au bout de l’index de Jenna, brillait Cassiopée.
- Le voilà ! Le «w» de Cassiopée. Le présage, l’enseigne lumineuse d’Internet. Il est là, elle est là, devant vos yeux », a clamé Jenna.
J’ai ri, retrouvant là sa veine de conceptrice-rédactrice.
- Intéressant comme idée. C’est de toi ? Pour une pub télé ?», ai-je sorti en lui glissant un coup d’œil. On dirait dit qu’elle s’était brusquement couvert le visage d'un masque tragique. Elle a lâché d’une voix blanche, en basculant la nuque pour fixer encore plus les étoiles :
- Non, c’est d’elles».
Barnabé nous a rejoint, il a agrippé le bras de Jenna et nous a demandé d’un ton aussi calme que ferme de revenir à table, a ajouté que la viande allait refroidir, que le T-Bone froid…

Comme au début du repas, la suite a été orchestrée par Barnabé qui n’a fait que quelques bouchées de son steak, un carnivore vorace. Le contenu de l’assiette englouti, il n’a pas arrêté de nous bassiner avec ses sites web en prévision. En parlant, il triturait de la mie de pain de ses doigts blancs et poilus, et la nappe se transformait en terrain de pétanque, les boulettes de pain se rapprochant de la bouteille de vin, cochonnet malgré elle.
J’observais Jenna du coin de l’œil. Elle paraissait absente, vaguement triste. Avec le recul, nous avons compris Fred et moi pourquoi l’informaticien évitait tout dérapage verbal de sa femme. Le truc de Cassiopée était limite pour lui.

Après le dessert, Fred a demandé l’autorisation de rouler un pétard et Barnabé a accepté, par politesse sans doute ou bien par peur d’avoir l’air réac, mais il a lancé un nouveau regard incisif à Jenna, avec message subliminal incorporé : «abstiens-toi de tirer dessus». Barnabé servait le café et j’étais en train d’écraser le mégot du pétard quand Jenna a dit d’un trait, en fixant un point imaginaire de l’autre côté de la baie :
- Si vous voulez savoir comment ça va à l’agence, autant vous le dire franchement. Ça ne va pas, ça ne va pas du tout. J’ai été virée.
Barnabé s’est immédiatement redressé sur sa chaise et a voulu couper court à toute explication subsidiaire.
- Oui », a-t-il débité sur un ton haché, " nous ne voulions pas vous embêter avec nos petits problèmes. De toute façon ça va très bien pour moi professionnellement et bientôt Jenna pourra intégrer mon équipe. Elle a besoin de se recycler. La pub, ça la bouffe complètement.
Je n’aimais pas du tout la façon dont Barnabé prétendait gommer l’existence et la personnalité de sa femme. Je l’avais toujours considéré comme un macho plutôt inculte, le négatif de Fred, sensible au possible et incapable de faire jaillir des ronds de ses accords. J’imaginais qu’à peine nous sortions de leur appart, Barnabé commençait à nous casser du sucre sur le dos. Je n’étais qu’une petite prof pas ambitieuse, affublée d’un gigolo loser.
- C’est de la compression de personnel ? », ai-je demandé à Jenna.
Barnabé s’est fait coiffer sur le poteau car ma question venait de déclencher la tirade de Jenna. L’air de plus en plus hagard, agitant les mains autour d’elle, elle a commencé à s’expliquer :
- Non, Béa, ce n’est pas ce que tu crois. Ce n’est pas un licenciement économique. Ils m’ont virée parce que je suis de ceux qui savent. Ils m’ont virée parce que je leur faisais peur, parce que je voyais nos ennemies. Je les voyais, elles étaient partout, partout…
- Les espionnes industrielles », ai-je réussi à glisser avec un sourire, histoire d’alléger un brin l’atmosphère, vaine tentative.
- Les espionnes ? LES ESPIONNES ??!! », a repris Jenna dans un rire dément alors que Barnabé, qui se recroquevillait sur sa chaise, faisait penser à un combattant d’une cause perdue. Il a quitté la table comme s’il abandonnait réellement la partie et Jenna a continué d’une voix plus pausée, en se massant les tempes.
- Elles sont beaucoup plus dangereuses que les espionnes ou que les concurrentes. Et elles sont partout, partout. Pourtant nous sommes très peu à les voir sur terre. Ce sont elles les responsables de nos maladies. Je les ai vues entrer dans le corps du directeur artistique, elles étaient au moins une vingtaine. Elles sont incroyables et super intelligentes, elles s’amusent à jouer les polymorphes. On dirait qu’elles sont en pâte à modeler, une pâte à modeler très gluante comme ce truc que l’on avait quand on était gosse.
Elle a fait une pause. J’en ai profité pour glisser une œillade discrète à Fred. Le profil concentré, il semblait fasciné par le récit de Jenna, qui a continué sans lâcher le point imaginaire au-delà de la baie vitrée.
- Leur densité est bien inférieure à la nôtre. C’est pourquoi elles peuvent se glisser en nous et s’infiltrer dans nos organes. Les médecins… ces abrutis de médecins qui s’imaginent tout connaître avec leurs diplômes. Vous êtes conscients du fait que la sélection en première année de médecine se fait par les maths ? On voit le résultat… les médecins deviennent des banquiers. Et les pauvres malades… complètement crédules… qui s’accrochent aux prescriptions et engloutissent des tonnes de médicaments… les entités se marrent bien quand elles voient débouler les pastilles et les gélules. Elles sont mortes de rire !
Jenna vibrait et Fred voulait déjà connaître la suite. Moi aussi, je commençais à être captivée. Comme pour obéir à nos désirs, Jenna a enchaîné :
- Les entités, je les ai vues pour la première fois il y a deux mois, dans le métro. Elles sont passées par la porte après la fermeture. Ça m’a fait tout drôle de voir ces filaments vert fluo au milieu de la grisaille. Ça mettait un peu de joie et de couleurs. Ce jour-là, elles s’étaient déguisées en spaghettis. Elles sont très organisées, vous savez, elles connaissent leur but. Elles se sont immédiatement dirigées vers la fille assise en face de moi, une fille blafarde, les yeux cernés, sûrement une droguée. Les entités lui sont entrées dans les narines. C’est une punition, je me suis dit, la fille sniffe, elle doit payer ça. J’ai tout de suite compris qui elles étaient. Normal, puisqu’elles m’ont choisie comme messagère. La deuxième fois, c’était ici, à la maison. Barnabé était accroupi dans la cuisine devant la caisse à outils, il s’apprêtait à fixer une étagère. Je revenais du salon avec le plateau du petit déjeuner. C’est à ce moment-là que je les ai vues. Elles tournaient derrière lui, autour de sa nuque, comme si elles voulaient lui faire le coup du lapin. Elles n’étaient pas en spaghettis, on aurait plutôt dit des marteaux mous qui flottaient. Vert fluo bien sûr. On aurait une danse macabre joyeuse, un truc bizarre. Je me suis jetée sur Barnabé en criant :
- Attention mon amour ! Elles vont t’avoir. Pousse-toi ! Pousse-toi !
Je lui ai parlé de mes visions et il a d’abord cru que je déconnais. Quand il a compris que je parlais sérieusement, il m’a dit que j’étais dingue. N’empêche que le lendemain matin, un lundi, il avait tellement mal à la gorge, et de la fièvre, qu’il n’est pas allé bosser. J’ai prévenu l’agence que j’arriverais en retard, en fait j’ai prétexté une réunion et je lui ai préparé un bouillon très chaud dans lequel j’ai fait fondre deux somnifères. Il s’est écroulé. Pendant son sommeil, j’ai maintenu mes mains très fort autour de son crâne en récitant des prières. Elles ont mis deux heures à sortir, deux heures ! Entretemps j’ai dû rappeler l’agence, mais ça c’est un détail. Deux heures à sortir ! Elles s’étaient transformées en serpentins. Vous auriez vu ça… je me serais cru dans une kermesse. Tu te rappelles des kermesses de l’école, Béa, du bénef qu’on se faisait sur les billets de tombola ? Quand Barnabé s’est réveillé, il était frais. Plus de douleurs, plus de fièvre. Il a prétendu qu’il connaissait depuis toujours les propriétés curatives du sommeil et de la transpiration», a-t-elle conclu en lâchant un rire à l’arrière-goût d’amertume.

Je ne savais plus que croire. Le THC était en train d’opérer son travail dans la chimie de mon cerveau et la réalité se déformait, comme dans le regard d’un astigmate. C’était pour ça que j’aimais bien fumer de temps en temps, pour sentir s’effriter la frontière qui séparait la réalité du plus grand nombre des dizaines, centaines de réalités parallèles. En tous cas le scénario de Jenna était bien rôdé et elle parfaite comme actrice principale. Intarissable, elle a poursuivi :
- La troisième fois, c’était au boulot. En salle de réunion. Le directeur artistique et moi présentions la campagne à un client, un des gros boss japonais d’une compagnie automobile, je vous passe les détails. «Jenna, passez-moi le story board » me demandait le DA quand elles sont entrées à travers la porte et lui onf foncé dessus. J’aurais aimé que vous voyiez le tableau, on aurait dit une pluie de sauterelles qui lui entraient par tous les orifices, le nez, la bouche, les oreilles. Évidemment le japonais ne captait rien. Je n’ai pas hésité. D’un revers de manche, j’ai envoyé valdinguer les dossiers par terre et je me suis ruée vers le DA. Je lui imposais les mains au-dessus du crâne. «Ne vous inquiétez pas. Si vous me faites confiance, elles ne vont feront aucun mal», je lui ai dit, «tiens, regardez, il y en a trois qui sont déjà sorties, quatre ! Elles filent vers la porte, passent au travers. Cinq, six, sept, c’est dingue ! Ce n’était qu’à vous qu’elles en voulaient. Ça y est, elles sont toutes parties ! »

Jenna s’est interrompue. Elle avait toujours le regard fixe. C’est alors que Barnabé est revenu. Je ne sais pas pourquoi j’ai pensé : «tiens, on dirait le brancardier de service qui vient sortir de scène la Sarah Bernhardt unijambiste». La pauvre Jenna était ratatinée sur sa chaise, vidée après sa performance. Une actrice décrépite.
Fred et moi nous sommes consultés du regard et nous sommes levés. Moins d’une minute plus tard, nous avions récupéré nos blousons dans la chambre des hôtes. Presque somnambule, Barnabé nous poussait déjà dans le couloir.
- Tu remercieras Jenna pour le dîner», lui ai-je dit en lui effleurant la joue.
- Merci et à bientôt», a ajouté Fred en lui empoignant la main.
- Oui, c’est ça. Merci et à bientôt», a marmonné Barnabé entre ses lèvres pincées.

Nous avons ignoré l’ascenseur et dévalé les escaliers comme des mômes. Nous venions de sortir de l’immeuble quand nous avons entendu des bruits de vaisselle cassée. Instinctivement, j’ai levé les yeux vers le troisième étage. La lumière du salon de Jenna et Barnabé brillait comme un phare fixe destiné à éviter de futurs naufrages.
Fred m’a soulevé le menton et m’a fait basculer la tête vers les étoiles. Le «W» de Cassiopée scintillait, à des années-lumière des réseaux informatiques. J’ai senti une tendre sérénité m’envahir et je me suis entendue lui murmurer : «te quiero». Le «yo también» de Fred s’est envolé dans cette nuit sans lune.
C’était un 29 février en région parisienne, le dernier 29 février du millénaire ou le premier du nouveau, les gens n'avaient pas réussi à se mettre d’accord dessus. Sur le calendrier c’était l’an 2000, une année qui avait des échos de futur quand j’étais môme et s’était bêtement convertie en un présent presque banal, maintenant que j’avais 33 ans. 33 ans en l'an 2000. C’était un 29 février, cette parenthèse temporelle que nous offraient les années bissextiles, et il soufflait un léger vent d’hiver un peu tiède. Le printemps suivant enregistrait des taux élevés de suicides un peu partout dans le monde.

*

Notre fille est née le 23 novembre suivant. Nous l’avons appelée Cassiopée en hommage au plafonnier naturel sous lequel elle avait été conçue, à la lisière d’un bois de grande banlieue. Entretemps notre situation s’était un peu améliorée. Fred avait fini pour trouver un job de vendeur dans un magasin d’instruments de musique près de Pigalle et nous avons pu déménager dans un deux pièces, dans le 19ème arrondissement.
Jenna n’a pas pu venir me voir à la maternité. Quand j’ai accouché, elle aussi se trouvait dans un établissement médical. Étage psychiatrie bien qu’elle fût officiellement en maison de repos pour surmenage professionnel.
*
Il paraît qu’elle fait des merveilles au sein de son service, qu’elle anéantit certaines douleurs des autres patients en leur imposant les mains. Et quand elle ne les soigne pas, elle les captive avec ses histoires d’entités phosphorescentes qui prennent des formes de serpentins, de marteaux oiu de tortellini en fonction de leurs humeurs.
Un des médecins étudierait son cas de près, persuadé qu’elle est sur le point d’ouvrir une brèche dans la médecine occidentale. Affaire à suivre.

*

Je ne sais pas ce qu’est devenue la start-up de Barnabé ? A-t-elle décollé ? Est-elle restée au sol telle la fusée Ariane préférant rester en Guyane plutôt que de partir explorer le cosmos ? A-t-elle explosé en plein vol ? Je n’en ai pas la moindre idée, mais je dois dire que ça m’est complètement égal.

Friday, January 05, 2007

LES MEILLEURS VOEUX SOUS LES DÉCOMBRES


Se réveiller le 1er janvier avec la gueule de bois est banal à crever, le faire deux jours avant tient plus d'un subliminal esprit d'anticipation (ou d'alcoolisme chronique). C'est pourtant ce qui nous est arrivé ici, de l'autre côté des Pyrénées : nous nous sommes réveillés le samedi 30 décembre avec un drôle de goût dans la bouche, avec de la poudre plein la gorge : l'ETA venait de frapper et de rompre cette fragile trêve des confiseurs qu'elle avait proclamée fin mars dernier (lire les posts précédents). L'espoir d'une paix durable - voire définitive ... - venait de partir en colonnes de fumée rageuse dans le parking flambant neuf du nouveau terminal de l'aéroport de Barajas.
Ainsi, deux jours avant le début de 2007, les voeux pour un pays plus équilibré ont été ensevelis sous des milliers de tonnes de décombres, comme ont été ensevelies à tout jamais les vies de deux jeunes équatoriens venus tenter l'aventure de l'immigration en Europe et dont le seul crime a consisté à s'endormir dans leurs voitures et ne pas entendre l'avis d'évacuation immédiate du parking.
Il faut reconnaître au passage que le terrorisme basque se situe deux ou trois crans en-dessous de l'islamiste sur l'échelle de la barbarie universelle puisque les premiers ont l'habitude de prévenir de leurs attentats imminents pour permettre de limiter les dégâts.
Deux vies dans la vingtaine, c'est déjà beaucoup pour défendre une cause nationaliste. Des jours et des jours passés par les pompiers pour sortir des tonnes et des tonnes de décombres semble un travail trop triste et stérile. Un gâchis sur toute la ligne.
Reste à espérer que cet acte de violence ne soit que le dernier sursaut d'une poignée d'aveuglés qui se prennent pour des illuminés et ont joué de l'explosif depuis l'énergie du désespoir, mais la réalité est sans doute moins rose bombon et on se demande comment érradiquer des idéologies contre lesquelles la raison ne peut rien.
Je dédie ce post à Marc avec qui j'ai parlé de ce thème l'autre jour.

Thursday, December 21, 2006

Y-A-T-IL UN AVION SUR LA PISTE ?


Un des slogans de l'Espagne, qui date de l'époque du "franquisme plus soft" - à savoir des années 60 - et avait pour but d'attirer l'attention des touristes européeens sur les attraits de l'exotisme tempéré qui caractérise la péninsule ibérique est " Spain is different " et, au vu du chaos qui sévit actuellement dans les aéroports de mon pays d'adoption, il semble que le refrain ne soit plus que jamais de mise.

Effectivement, l'Espagne est un peu différente ... l'Espagne peut se vanter, outre ses mérites réels et son énergie vitale, d'avoir décroché depuis peu un record : celui du nombre de passagers aériens laissés en rade dans différents aéroports espagnols (Barajas à Madrid et El Prats à Barcelone) et sudaméricains suite à la cessation brutale quoiqu'annoncée de la compagnie lost cost Air Madrid ... une bagatelle de 130.000 passagers dont quelques milliers ont quand même pu s'embarquer depuis vendredi 15, jour de la cessation, dans des avions affrêtés par le gouvernement ou à bord de vols d'autres lignes.

Aléas du libéralisme, dirons certains, aléas que doivent supporter ceux dont le billet aller retour s'est converti en un zéro pointé ("tu pars pas, tu rentres pas ...") mais aussi les voyageurs qui se trouvent actuellement de l'autre côté de l'Océan, en suspens, leurs billets d'aller retour réduits à des allers simple ponctués d'un cynique point d'interrogation et qui sont généralement des immigrés installés dans notre pays, maintenant dans l'impossibilité de rejoindre leurs postes de travail. Beaucoup de cas bien tristes de mères, par exemple, qui n'avaient pas vu leurs enfants laissés en Équateur depuis des années et ne pourront pas les retrouver pour les fêtes en dépit des sacrifices nécessaires à l'achat d'un billet aller/retour.

Une de mes amies panaméennes (qui ne se trouve pas dans une situation personnelle aussi critique) est néanmoins coincée à ce jour dans son pays d'origine alors que son activité professionnelle va la réclamer d'ici peu à Barcelone. Elle a profité de son chaotique vol d'aller (attente de près de 24 heures à l'appui, escale aussi imprévue qu'interminable au Costa Rica) pour prendre des photos de l'avion ... dont celle de son siège qui n'était pas pourvu de tablette, à l'instar de celui de son voisin de travée, images qui font froid dans le dos à posteriori si l'on imagine que la mécanique est à l'avenant de l'aménagement de l'appareil ...

La faillite d'Air Madrid est en quelque sorte la chronique d'une mort annoncée (pas besoin d'être un médecin légiste de l'économie pour interpréter les symptômes - retard en chaîne et accumulables, problèmes techniques, etc ...) ou bien la chronique de morts évitées car, en dépit des problèmes/scandale actuels, la compagnie n'a eu à déplorer aucun accident mortel en ses presque trois ans d'activité, chose qui serait peut-être arrivée par la suite.
J'ignore si sur la liste des carences en vol figurent aussi les écrans de télé mais j'imagine que si Air Madrid avait quand même les moyens d'offrir un film à ses voyageurs long courrier, celui-ci n'aurait pas dû s'intituler "Y-a-t-il un pilote dans l'avion?" mais "Y-a-t-il un avion sur la piste?".
Un film d'humour noir, truffé de dialogues qui donnent des frissons.
VOYAGEUSE (à l'hôtesse) : J'ai l'impression qu'il manque plein de gilets de sauvetage sous les sièges.
HÔTESSE : Vous n'allez pas me faire croire que vous êtes aussi naïve pour croire à l'utilité des gilets de sauvetage en cas d'amerissage ? à moins que vous ne soyez un Yan Thorpe, ils ne servent à rien d'autre que de nous permettre de faire le pitre avant le décollage.
VOYAGEUSE : Et la tablette ? Mon siège n'a pas de tablette.
HÔTESSE : Oh la la, ce que vous pouvez être titilleuse ... Écoutez-moi bien, ma petite demoiselle : si vous n'avez pas les moyens de vous payer un billet un peu plus cher, arrêtez de vous plaindre pour des broutilles. Nous avons dû choisir entre fournir une tablette à tous les sièges ou équiper l'avion d'un train d'aterrissage qui fonctionne. Estimez-vous heureuse parce que nous avons choisi la deuxième solution ...
Spain is different, for sure ... et c'est aussi pour cela que l'Espagne a réussi à passer en très peu de temps et sans trop de heurts d'un pays d'émigrés à une terre d'accueil pour l'immigration, qu'elle a absorbé en moins d'une dizaine d'années une immigration représentant plus d'un dizième de sa population, une sorte de miracle humain dans un environnement économique dont la croissance est au-dessus de la moyenne de l'union.
Rançon de la gloire : le besoin croissant de places aériennes conduit à la prolifération des compagnies low cost, et celle-ci alliée aux tarifs prohibitifs que pratique - pour ne citer qu'elle - Ibéria a conduit au chaos actuel.
Permettez-moi d'être optimiste et de penser qu'il ne s'agit que d'un chaos transitoire ... bonnes fêtes à tous .

Friday, December 15, 2006

LA PERSISTANCE DE LA MÉMOIRE


La persistance de la mémoire - persistencia de la memoria - tel est le titre officiel - et en version originale - du tableau de Dalí communément appelé "les montres molles", tout un symbole de circonstance du côté méridional des Pyrénées où les députés sont en train de débattre une loi sur la mémoire historique ayant pour but la réhabilitation des victimes de la guerre civile. Réhabilitation, indemnisation morale ou éthique en quelque sorte, et à titre posthume dans la grande majorité des cas.
Le projet de loi présenté hier à la chambre des députés a été refusé, en autre par l'opposition du Partido Popular qui prétend que la loi ne sert qu'à rouvrir les blessures.

Avant de faire cette affirmation, il serait peut-être opportun de poser les questions suivantes :
- Les blessures sont-elles refermées ?
- Les guerres civiles ne laissent-elles pas des plaies suintantes qui mettent des décennies à se cicatriser complètement ?
- Réhabiliter la mémoire des victimes du franquisme jetées à la hâte dans des fosses communes n'est-il pas le seul moyen de leur offrir un sépulture digne ?
- Enfouir les divisions du passé sous des couches d'oubli n'est-il pas le meilleur moyen de laisser la porte entrouverte aux révisionnismes de tout poil et faire en sorte que la mémoire ne se ramollise plus encore que les montres de Dalí, se transformant en un magma inconsistent, une purée de neurones vidées de leurs souvenirs ?

Je ne prétends en aucun cas avoir des réponses toutes prêtes à ces questions et ne fais que m'interroger et vous invitez à ce que nous nous interrogions ensemble.
Le fait est que la guerre civile revient souvient sur le tapis en ce moment en Espagne comme s'il y avait un besoin urgent d'exorciser les fantômes de la division, qui ont à nouveau fait tinter leurs chaînes après l'attentat du 11 mars et j'aurais tendance à penser qu'un déballage du passé est un acte cathartique nécessaire avant de tourner (définitivement ?) la page et d'essayer d'écrire à deux mains - la droite et la gauche jouant la carte de l'équilibre - une histoire qui parie davantage sur les talents des ambidextres que sur les restrictions du manichéisme ...

Quant au révisionnsime, il a le vent en poupe en Iran, par exemple, où le président Ahmadineyad bat la campagne pour nier l'holocauste et tel qu'il est parti, on l'imagine en convaincre plus d'un que l'extermination dans les camps de concentration n'est en fait qu'une hallucination collective ... oui, la faim donne des visions et les volontaires qui se soumettaient à des régimes extrêmes dans les centres de fitness d'Auchwitz, de Treblinka et de Dachau ( financés par les sympathiques animateurs de voyages Hi ... Hi, comment ? ah oui, Himmler et Hitler - les ancêtres du Club Med-) ont fini par délirer complètement et voir des cadavres là où il n'y avait que des fanatiques de l'anorexie ?
La mémoire historique ne sera-t-elle pas un garde-fou nécessaire tant que nous ne serons pas à même de tirer du passé les leçons qui s'imposent et de sortir du cercle vicieux des éternelles répétitions ?
Quand serons-nous assez mûrs pour conserver une claire mémoire historique sans que le sujet ne doive faire l'objet de batailles politiciennes ?

Vive la persistance de la mémoire ferme !

Friday, December 08, 2006

JEUX DE BOOMERANGS ET DE MIROIRS

Tout d'abord, m'excuser auprès d'éventuels lecteurs (qui ne laissent pas de commentaires, ce qui ne me permet pas de jouer le jeu par excellence du web : l'interactivité ...) de ce retard de 3 jours dans l'édition de ce post. Succombant à cette philosophie latine qui propose de remettre au lendemain ce qu'on peut faire le jour même pourvu qu'il n'y ait pas danger de mort, j'ai laissée passer le mardi, le mercredi ... et le jeudi.

À la fin du post précédent, je vous laissais entendre que le Parti Socialiste avait riposté à la vidéo manipulée du Partido Popular qui accusait le gouvernement actuel de la recrudescence de la violence à base d'images puisées dans différentes sources, dont la guérilla colombienne ... et je vous parlais de l'effet boomerang ou arroseur arrosé. Mais avant d'expliquer en quoi consiste la réaction du PS et ignorant jusqu'à quel point les informations espagnoles sont actuellement exposées dans cette France peut-être plus préoccupée par son échéance électorale que par les crises traversées par les pays limitrophes, je dois vous rafraîchir la mémoire sur quelques points.

Depuis le printemps dernier et incité sans doute par l'aptitude au dialogue du gouvernement de José Luis Rodriguez Zapatero , l'ETA a proclamé un abandon des armes (qui semblait définitif) pour amorcer un processus de paix (enfin ...) et il semble que dans le cadre de cette trêve sans date officielle de péremption, des contacts aient été établis avec des responsables de l'organisation terroriste. La formule consacrée employée par les membres du gouvernement pour évoquer cette phase est "négociation", un terme que les irlandais connaissent certainement bien eu égard au dialogue avec l'IRA, mais qui déplaît tellement à l'opposition qu'elle accuse depuis quelque temps le gouvernement de flirter avec le diable.

Diable ? Le fait est que ça joue du briquet dans le pays basque espagnol dernièrement, et de la barre de fer et si le sport local ne consiste pas à faire cramer de la caisse en série, les violences urbaines ont repris dans la région et bus, magasins ou distributeurs de billets se retrouvent souvent saccagés à l'aube : c'est le retour de ce que l'on appelle la kale borroka, la guérilla urbaine qui a également caractérisé la trêve vécue à la fin des années 90 sous le premier mandat de José María Aznar et qui suivit alors une période marquée par des assassinats en série d'hommes politiques et de gigantesques manifestations destinées à demander la paix.

Le "diable", Aznar et son gouvernement ont dû flirter avec et il faut croire que le soufre provoque de graves effets secondaires sur les humains qui le respirent, des effets amnésiques et à priori irréversibles puisque l'opposition actuelle semble avoir enfermé la trêve d'il y a 9 ans dans les oubliettes de sa mémoire et elle ne fait que reprocher à Zapatero de baisser son froc devant l'ETA. D'accord elle ne le formule pas de ces termes-là mais l'intention y est ...

Le Parti Socialiste a donc riposté à la vidéo que je vous montrais la semaine dernière de la façon la plus simple et cinglante : en produisant un film de 20 minutes qui récupère des images d'archives et résume l'attitude du gouvernement d'Aznar en 1997 : prisonniers etarras "rapatriés" dans des prisons du pays basque, contacts établis avec des responsables de l'organisation terroriste 4 mois après un enlèvement et un assassin qui avait secoué tout le pays, celui du jeune Miguel Ángel Blanco et, last but not least, une phrase d'Aznar qui fait référence à l'ETA dans les termes de "mouvement basque de libération". Terrorisme, connaît pas ...

Bref, il semblerait que la boucle soit bouclée et que cette dernière vidéo en date remette les pendules à l'heure en rafraîchissant les consciences, l'amnésie historique étant un mal endémique en Espagne (parlez-en aux nostalgiques de Franco...). À moins que la perte de mémoire de l'opposition ne soit qu'une réaction au traumatisme qu'elle a connu récemment en voyant se refléter dans la politique actuelle du gouvernement vis-à-vis d'ETA les résonances de son passé proche, comme dans un jeu de miroirs de la vérité, un jeu de miroirs à peine déformants, peu complaisants ...

Les hispanophones(et les non hispanophones qui interprètent les images sans avoir besoin de sous-titres) peuvent voir la deuxième partie de la vidéo (je n'ai mis que la première) en mettant "la otra tregua" dans le motor youtube.

La semaine prochaine, je passerai à un thème plus frivole et vous parlerai d'une exposition consacrée aux années de la movida madrilène. Hasta pronto.

Wednesday, November 29, 2006

MANIPULATION MÉDIATIQUE BRUTE DE DÉCOFFRAGE

Les hommes et femmes politiques du Partido Popular, la droite droitière - droite comme un I au risque d'atteindre (en vie ?) la rigidité cadavérique - ne brillent en général pas vraiment par leur grande culture internationale, aussi serais-je un peu étonnée qu'ils se soient inspirés des thèses de Guy Debord et sa société du spectacle pour accoucher de leur dernier vidéo clip en date, une mini "oeuvre" médiatique qui est à l'impartialité ce que le costume trois pièces est au président bolivien Evo Morales : un étrange inconnu ...

Je parierais plutôt que les directeurs de communication du Partido Popular ont basé cette campagne sur le lieu commun qui affirme qu'une image vaut bien que dix, cent, mille mots, faites monter les enchères ... Montage apocalyptique de scènes de violence de rue, manifestations qui tournent à la bataille rangée et coups de barres de fer, jeunes cagoulés, on est face à une panoplie d'images de guérillas urbaines accompagnées au début par la voix off de l'actuelle vice-présidente du gouvernement - la socialiste María Teresa Fernandez de la Vega - qui apporte des données encourageantes sur la baisse de la criminalité, propos que contredisent dans la foulée d'autres voix off, anonymes celles-là, et qui semblent accuser le gouvernement d'une redrudescence de la violence, lui faisant directement porter le chapeau des brutalités commises sur l'écran.

Jusque-là vous me direz qu'il ne s'agit que d'une manoeuvre grossière, tapageuse et vaguement risible pour qui ne partage pas le discours alarmiste et bassement démagogique du Partido Popular, une tactique en phase avec une nouvelle idée de la politique spectacle qui, venue sans doute de l'autre côté de l'Atlantique, a vite troqué arguments et débats de fonds contre la culture youtube. Soit.

Mais là où le bas blesse tellement qu'il nous file entre les pattes, c'est que les images sélectionnées par les pontes de la communication et qui sont censées ne représenter que des perturbations survenues depuis l'élection de José Luis Rodriguez Zapatero le 14 mars 2004 (suite au drame madrilène que l'on sait) ont en fait été puisées dans des fonds d'archives divers. Ainsi y figurent des scènes de violence de rue qui ont éclaté sous la présidence de José María Aznar (1996-2004) et mieux encore, cerise sur le gâteau difficilement digérable de cette manipulation, des images de guérillas filmées ... en Colombie, entre bandes adverses du narcotraffic ...

Glissement de terrain ? L'Espagne est-elle, par un brusque mouvement de descente d'organes continentale passée momentanément par les faubourgs de Bogota ou de Medellin?

Bavure, je veux dire, bévue de l'agence de communication ? Bévue volontaire ? involontaire ? Les fabricants de cette vidéo pensaient-ils que 44 millions de personnes n'allaient y voir que du feu ? Négligeaient-ils la vigilance et le professionalisme des journalistes et autres consciences ouvertes qui n'ont pas tardé pas à découvrir et dévoiler la supercherie ? Négligence ou arrogance ?

Face à cette triste farce, le Partido Popular s'est immédiatement lavé les mains et soustrait de toute accusation en portant la faute sur l'agence de la communication. Alors, qui dit vrai dans cette histoire de faux ? Quelqu'un dit vraiment vrai ?

Notons au passage que le parti politique concerné et/ou "pros" de la communication out oublié un détail : ce genre d'opérations s'accompagne souvent (à moins de vivre en dictature) d'un effet boomerang-arroseur-arrosé. Le retour de bâton n'a par conséquent pas tardé à se faire sentir, mais ça, je vous l'expliquerai mardi prochain, le mardi étant le jour où j'ai décidé d'apporter une nouvelle petite pierre à mon château branlant.

Tuesday, November 21, 2006

CHÂTEAUX EN BRIQUE ET BÉTON



Actuellement, en Espagne, les gamins ne veulent plus être médecin ni pompier ni avocat, non, ce sont décidemment des professions dépassées et au rabais.

Milleuristes vocationnels et obligés d'enfiler les patients à la va-vite, les médecins de la Sécurité Sociale tentent d'appliquer le serment d'Hippocrate à l'orée de salles d'attente bondées et dans l'hypothétique espoir d'obtenir un contrat à durée indéterminée. Depuis le 11S, le monde entier sait enfin que le métier de pompiers n'est pas de tout repos. Quant aux avocats, ils pulullent comme des mouches estivales dans un pays qui n'a pas encore réussi à être aussi procédurier que les États-Unis et ceux qui ont du travail doivent souvent se consacrer à défendre de risibles cas de corruption immobilière.

Les gamins en Espagne ne veulent plus entendre parler de ces métiers dépassés ni vivre comme de nouveaux pauvres après avoir fait cinq ou huit ans d'études ni risquer leur vie en échange d'un salaire pas franchement mirobolant. Dans une société qui leur balancent des gadgets à tour de bras et leur demande des prix exhorbitants pour des logements de fortune, ils veulent sortir leur épingle du jeu et se remplir les poches. En conséquence, ils veulent être "poceros", c'est-à-dire construire des puits.

Car, effectivement, l'homme d'affaires du moment, c'est Francisco Hernando dit Paco el Pocero un homme qui a commencé sa vie professionnelle comme puisatier (en voilà un mot désuet et qui sent Pagnol) et est maintenant à la tête d'une des plus importantes entreprises de construction du pays (et ceux qui passent de temps en temps en Espagne savent que briques et grues y sont des plantes sauvages qui finissent par percer des jungles sururbaines) et édifie actuellement dans le village de Seseña - province de Toledo - à une centaine de kilomètres de Madrid, une ville au milieu du désert ...

Un château mégalomane - celui de la photo - à mi-chemin entre le délire empresarial et le mirage immobilier et qui offrira, à des prix qui n'auront sûrement rien de préférentiel, 13.500 logements alors que Seseña n'était qu'à présent qu'un village "où il n'y avait qu'un âne" souligne fièrement Paco le puisatier pour se vanter d'être un crack du développement urbain ... un démiurge en version briques et béton.

Mais là se n'arrête pas l'étrangeté de la chose. Le plus surprenant - ou non pour qui sait faire allonger le bras à des politiciens magouilleurs en cheville avec les grandes entreprises énergétiques du pays - c'est que la question de l'approvisionnement de l'eau est loin d'être résolue et la région, aride puisqu'en pleine Castille, ne peut se permettre de construire en laissant dans l'angle mort et enterré le minimum vital du développement durable.

De l'eau, le minimum vital par excellence ... et l'ex puisatier qui s'est hissé au rang de puissant industriel n'est en pas pour autant un sourcier ...

Le maire socialiste de Seseña essaye maintenant de détenir la construction par les moyens légaux mais ce délire immobilier n'est que la partie visible de l'iceberg des corruptions et des magouilles immobilières sur le territoire espagnol, un iceberg contre lequel tous les partis politiques sont en train de se fracasser puisque nul n'échappe aux éclaboussures de scandales.

Quelle princesse roturière aura-t-elle envie de venir vivre dans ce château en Castille ?