Monday, January 18, 2010

Mars est si proche (nouvelle)

Avant le dîner, Jenna avait égrené un chapelet de platitudes. Tout y était passé : la médiocrité des hommes politiques et de la météo, l’augmentation de la taxe immobilière, l’imbécilité de la pop des années 90, la montée du bouddhisme en terres occidentales, etc. Elle qui adorait balancer des vannes en provenance de l’agence de pub où elle bossait s’était vautrée dans les banalités. Jenna était conceptrice-rédactrice. C’était un profession qui demandait un peu de créativité et de grandes rasades de cynisme.
Nous nous sommes mis à table et Barnabé, son mari, a commencé à monopoliser la conversation. Le lancement de sa boîte Internet, il n’y avait que ça qui comptait pour lui.
- Internet », a-t-il lancé, « les gens croient que c’est l’avenir alors que c’est le présent. Le monde est en plein dedans, même les Indiens.
- Les Indiens d’Amérique, les Navajos », ai-je demandé, faussement naïve, sachant que Barnabé était un pédagogue frustré.
- Non. Les Indiens d’Inde.
Jenna a réussi à en placer une :
- Vous savez de quoi www est l’acronyme ?
- Théoriquement de world wide web, ce qui se déforme en world wide wait vu les embouteillages sur le réseau » a rétorqué Fred, mon copain, fier de pouvoir étaler son accent américain acquis à coups de visionnages de films US en version originale et d’overdoses de pop anglo-saxon.
- Tu te trompes Fred. www c’est whispered words of wisdom. En fait les Beatles sont les inspirateurs du réseau, ou bien ils étaient visionnaires et avaient compris que l’informatique nous conduirait à plus de silence et d’isolement », a rebondi Jenna.
Barnabé s’est raclé la gorge et a lancé un coup d’œil tranchant à sa femme qui continuait à notre attention :
- Vous saviez que le Net était inscrit dans les étoiles ?
Barnabé s’est presque étranglé avec son taboulé et Jenna s’est levée de table, nous incitant du geste à l’imiter. Fred et moi l’avons suivie jusqu’à la baie vitrée du salon et sommes passées sur la terrasse derrière elle.

Jenna et Barnabé habitaient dans une banlieue impossible, une ville nouvelle aux rotondes et blocs d’immeubles cloniques. Pas de dépanneur marocain dans les parages. C’était un endroit sans personnalité où l’on pouvait perdre des années à chercher le concept de ville, où les façades récentes présentaient déjà un aspect fatigué de naissance. Le seul avantage est que l’on y respirait un air un peu moins pollué qu’au cœur d’une métropole. La terrasse de leur appartement s’ouvrait sur une pelouse qui menait à un parc boisé. De leur balcon, on voyait les étoiles. C’était un luxe en soi.

C’était une nuit de lune noire - elles me rendaient plus nerveuse que celle de pleine lune – et sur son balcon, Jenna semblait avoir les étoiles au bout des doigts. Son regard était brillant, on le sentait même illuminé de l’intérieur, allumé d’un feu que je ne lui connaissais pas. Nous partagions pourtant beaucoup de souvenirs, elle et moi. Ces bancs d’un collège non mixte sur lesquels nous avions usé nos jupes bleu marine, puis les premiers flirts, multiples, ce qui était fréquent chez les filles ayant fait des overdoses d’écoles de bonnes sœurs.
Après le bac, nos chemins avaient divergé. Jenna s’était orientée vers la communication, moi vers la philologie espagnole, langue que j’enseignais dans un lycée privé en attendant de partir un jour vers les cieux ibériques. Elle avait eu des tas d’amants avant de rencontrer Barnabé, un jeune loup de l’informatique à qui elle avait caché certains épisodes de son passé. Leur objectif à moyen terme était la maison avec jardin privatif et surtout pas d’enfants.
J’avais rencontré Fred, guitariste génial et fauché, sept ans avec cet épisode. Puis Fred était parti faire le tour du monde alors que je venais de décrocher une place de prof. Un an et demi plus tard, il était revenu et malgré mon amour-propre, en retrait par rapport à mon attirance pour lui, nous avions renoué et ne nous étions plus séparés. Vivant majoritairement sur mon salaire, nous habitions vingt-huit mètres carrés - loi Carrez - sous les toits parisiens, parlions beaucoup d’Andalousie. Nous avions envie d’avoir un gamin mais repoussions toujours la date, pour des raisons financières bien sûr.

Jenna et moi n’avions donc plus grand-chose en commun, pourtant nous continuions à nous voir, poussées par un rituel de fidélité qui était sans doute le ciment des amitiés sans heurts ni passions, mais indispensables pour garder une trace de son propre passé.
Au bout de l’index de Jenna, brillait Cassiopée.
- Le voilà ! Le «w» de Cassiopée. Le présage, l’enseigne lumineuse d’Internet. Il est là, elle est là, devant vos yeux », a clamé Jenna.
J’ai ri, retrouvant là sa veine de conceptrice-rédactrice.
- Intéressant comme idée. C’est de toi ? Pour une pub télé ?», ai-je sorti en lui glissant un coup d’œil. On dirait dit qu’elle s’était brusquement couvert le visage d'un masque tragique. Elle a lâché d’une voix blanche, en basculant la nuque pour fixer encore plus les étoiles :
- Non, c’est d’elles».
Barnabé nous a rejoint, il a agrippé le bras de Jenna et nous a demandé d’un ton aussi calme que ferme de revenir à table, a ajouté que la viande allait refroidir, que le T-Bone froid…

Comme au début du repas, la suite a été orchestrée par Barnabé qui n’a fait que quelques bouchées de son steak, un carnivore vorace. Le contenu de l’assiette englouti, il n’a pas arrêté de nous bassiner avec ses sites web en prévision. En parlant, il triturait de la mie de pain de ses doigts blancs et poilus, et la nappe se transformait en terrain de pétanque, les boulettes de pain se rapprochant de la bouteille de vin, cochonnet malgré elle.
J’observais Jenna du coin de l’œil. Elle paraissait absente, vaguement triste. Avec le recul, nous avons compris Fred et moi pourquoi l’informaticien évitait tout dérapage verbal de sa femme. Le truc de Cassiopée était limite pour lui.

Après le dessert, Fred a demandé l’autorisation de rouler un pétard et Barnabé a accepté, par politesse sans doute ou bien par peur d’avoir l’air réac, mais il a lancé un nouveau regard incisif à Jenna, avec message subliminal incorporé : «abstiens-toi de tirer dessus». Barnabé servait le café et j’étais en train d’écraser le mégot du pétard quand Jenna a dit d’un trait, en fixant un point imaginaire de l’autre côté de la baie :
- Si vous voulez savoir comment ça va à l’agence, autant vous le dire franchement. Ça ne va pas, ça ne va pas du tout. J’ai été virée.
Barnabé s’est immédiatement redressé sur sa chaise et a voulu couper court à toute explication subsidiaire.
- Oui », a-t-il débité sur un ton haché, " nous ne voulions pas vous embêter avec nos petits problèmes. De toute façon ça va très bien pour moi professionnellement et bientôt Jenna pourra intégrer mon équipe. Elle a besoin de se recycler. La pub, ça la bouffe complètement.
Je n’aimais pas du tout la façon dont Barnabé prétendait gommer l’existence et la personnalité de sa femme. Je l’avais toujours considéré comme un macho plutôt inculte, le négatif de Fred, sensible au possible et incapable de faire jaillir des ronds de ses accords. J’imaginais qu’à peine nous sortions de leur appart, Barnabé commençait à nous casser du sucre sur le dos. Je n’étais qu’une petite prof pas ambitieuse, affublée d’un gigolo loser.
- C’est de la compression de personnel ? », ai-je demandé à Jenna.
Barnabé s’est fait coiffer sur le poteau car ma question venait de déclencher la tirade de Jenna. L’air de plus en plus hagard, agitant les mains autour d’elle, elle a commencé à s’expliquer :
- Non, Béa, ce n’est pas ce que tu crois. Ce n’est pas un licenciement économique. Ils m’ont virée parce que je suis de ceux qui savent. Ils m’ont virée parce que je leur faisais peur, parce que je voyais nos ennemies. Je les voyais, elles étaient partout, partout…
- Les espionnes industrielles », ai-je réussi à glisser avec un sourire, histoire d’alléger un brin l’atmosphère, vaine tentative.
- Les espionnes ? LES ESPIONNES ??!! », a repris Jenna dans un rire dément alors que Barnabé, qui se recroquevillait sur sa chaise, faisait penser à un combattant d’une cause perdue. Il a quitté la table comme s’il abandonnait réellement la partie et Jenna a continué d’une voix plus pausée, en se massant les tempes.
- Elles sont beaucoup plus dangereuses que les espionnes ou que les concurrentes. Et elles sont partout, partout. Pourtant nous sommes très peu à les voir sur terre. Ce sont elles les responsables de nos maladies. Je les ai vues entrer dans le corps du directeur artistique, elles étaient au moins une vingtaine. Elles sont incroyables et super intelligentes, elles s’amusent à jouer les polymorphes. On dirait qu’elles sont en pâte à modeler, une pâte à modeler très gluante comme ce truc que l’on avait quand on était gosse.
Elle a fait une pause. J’en ai profité pour glisser une œillade discrète à Fred. Le profil concentré, il semblait fasciné par le récit de Jenna, qui a continué sans lâcher le point imaginaire au-delà de la baie vitrée.
- Leur densité est bien inférieure à la nôtre. C’est pourquoi elles peuvent se glisser en nous et s’infiltrer dans nos organes. Les médecins… ces abrutis de médecins qui s’imaginent tout connaître avec leurs diplômes. Vous êtes conscients du fait que la sélection en première année de médecine se fait par les maths ? On voit le résultat… les médecins deviennent des banquiers. Et les pauvres malades… complètement crédules… qui s’accrochent aux prescriptions et engloutissent des tonnes de médicaments… les entités se marrent bien quand elles voient débouler les pastilles et les gélules. Elles sont mortes de rire !
Jenna vibrait et Fred voulait déjà connaître la suite. Moi aussi, je commençais à être captivée. Comme pour obéir à nos désirs, Jenna a enchaîné :
- Les entités, je les ai vues pour la première fois il y a deux mois, dans le métro. Elles sont passées par la porte après la fermeture. Ça m’a fait tout drôle de voir ces filaments vert fluo au milieu de la grisaille. Ça mettait un peu de joie et de couleurs. Ce jour-là, elles s’étaient déguisées en spaghettis. Elles sont très organisées, vous savez, elles connaissent leur but. Elles se sont immédiatement dirigées vers la fille assise en face de moi, une fille blafarde, les yeux cernés, sûrement une droguée. Les entités lui sont entrées dans les narines. C’est une punition, je me suis dit, la fille sniffe, elle doit payer ça. J’ai tout de suite compris qui elles étaient. Normal, puisqu’elles m’ont choisie comme messagère. La deuxième fois, c’était ici, à la maison. Barnabé était accroupi dans la cuisine devant la caisse à outils, il s’apprêtait à fixer une étagère. Je revenais du salon avec le plateau du petit déjeuner. C’est à ce moment-là que je les ai vues. Elles tournaient derrière lui, autour de sa nuque, comme si elles voulaient lui faire le coup du lapin. Elles n’étaient pas en spaghettis, on aurait plutôt dit des marteaux mous qui flottaient. Vert fluo bien sûr. On aurait une danse macabre joyeuse, un truc bizarre. Je me suis jetée sur Barnabé en criant :
- Attention mon amour ! Elles vont t’avoir. Pousse-toi ! Pousse-toi !
Je lui ai parlé de mes visions et il a d’abord cru que je déconnais. Quand il a compris que je parlais sérieusement, il m’a dit que j’étais dingue. N’empêche que le lendemain matin, un lundi, il avait tellement mal à la gorge, et de la fièvre, qu’il n’est pas allé bosser. J’ai prévenu l’agence que j’arriverais en retard, en fait j’ai prétexté une réunion et je lui ai préparé un bouillon très chaud dans lequel j’ai fait fondre deux somnifères. Il s’est écroulé. Pendant son sommeil, j’ai maintenu mes mains très fort autour de son crâne en récitant des prières. Elles ont mis deux heures à sortir, deux heures ! Entretemps j’ai dû rappeler l’agence, mais ça c’est un détail. Deux heures à sortir ! Elles s’étaient transformées en serpentins. Vous auriez vu ça… je me serais cru dans une kermesse. Tu te rappelles des kermesses de l’école, Béa, du bénef qu’on se faisait sur les billets de tombola ? Quand Barnabé s’est réveillé, il était frais. Plus de douleurs, plus de fièvre. Il a prétendu qu’il connaissait depuis toujours les propriétés curatives du sommeil et de la transpiration», a-t-elle conclu en lâchant un rire à l’arrière-goût d’amertume.

Je ne savais plus que croire. Le THC était en train d’opérer son travail dans la chimie de mon cerveau et la réalité se déformait, comme dans le regard d’un astigmate. C’était pour ça que j’aimais bien fumer de temps en temps, pour sentir s’effriter la frontière qui séparait la réalité du plus grand nombre des dizaines, centaines de réalités parallèles. En tous cas le scénario de Jenna était bien rôdé et elle parfaite comme actrice principale. Intarissable, elle a poursuivi :
- La troisième fois, c’était au boulot. En salle de réunion. Le directeur artistique et moi présentions la campagne à un client, un des gros boss japonais d’une compagnie automobile, je vous passe les détails. «Jenna, passez-moi le story board » me demandait le DA quand elles sont entrées à travers la porte et lui onf foncé dessus. J’aurais aimé que vous voyiez le tableau, on aurait dit une pluie de sauterelles qui lui entraient par tous les orifices, le nez, la bouche, les oreilles. Évidemment le japonais ne captait rien. Je n’ai pas hésité. D’un revers de manche, j’ai envoyé valdinguer les dossiers par terre et je me suis ruée vers le DA. Je lui imposais les mains au-dessus du crâne. «Ne vous inquiétez pas. Si vous me faites confiance, elles ne vont feront aucun mal», je lui ai dit, «tiens, regardez, il y en a trois qui sont déjà sorties, quatre ! Elles filent vers la porte, passent au travers. Cinq, six, sept, c’est dingue ! Ce n’était qu’à vous qu’elles en voulaient. Ça y est, elles sont toutes parties ! »

Jenna s’est interrompue. Elle avait toujours le regard fixe. C’est alors que Barnabé est revenu. Je ne sais pas pourquoi j’ai pensé : «tiens, on dirait le brancardier de service qui vient sortir de scène la Sarah Bernhardt unijambiste». La pauvre Jenna était ratatinée sur sa chaise, vidée après sa performance. Une actrice décrépite.
Fred et moi nous sommes consultés du regard et nous sommes levés. Moins d’une minute plus tard, nous avions récupéré nos blousons dans la chambre des hôtes. Presque somnambule, Barnabé nous poussait déjà dans le couloir.
- Tu remercieras Jenna pour le dîner», lui ai-je dit en lui effleurant la joue.
- Merci et à bientôt», a ajouté Fred en lui empoignant la main.
- Oui, c’est ça. Merci et à bientôt», a marmonné Barnabé entre ses lèvres pincées.

Nous avons ignoré l’ascenseur et dévalé les escaliers comme des mômes. Nous venions de sortir de l’immeuble quand nous avons entendu des bruits de vaisselle cassée. Instinctivement, j’ai levé les yeux vers le troisième étage. La lumière du salon de Jenna et Barnabé brillait comme un phare fixe destiné à éviter de futurs naufrages.
Fred m’a soulevé le menton et m’a fait basculer la tête vers les étoiles. Le «W» de Cassiopée scintillait, à des années-lumière des réseaux informatiques. J’ai senti une tendre sérénité m’envahir et je me suis entendue lui murmurer : «te quiero». Le «yo también» de Fred s’est envolé dans cette nuit sans lune.
C’était un 29 février en région parisienne, le dernier 29 février du millénaire ou le premier du nouveau, les gens n'avaient pas réussi à se mettre d’accord dessus. Sur le calendrier c’était l’an 2000, une année qui avait des échos de futur quand j’étais môme et s’était bêtement convertie en un présent presque banal, maintenant que j’avais 33 ans. 33 ans en l'an 2000. C’était un 29 février, cette parenthèse temporelle que nous offraient les années bissextiles, et il soufflait un léger vent d’hiver un peu tiède. Le printemps suivant enregistrait des taux élevés de suicides un peu partout dans le monde.

*

Notre fille est née le 23 novembre suivant. Nous l’avons appelée Cassiopée en hommage au plafonnier naturel sous lequel elle avait été conçue, à la lisière d’un bois de grande banlieue. Entretemps notre situation s’était un peu améliorée. Fred avait fini pour trouver un job de vendeur dans un magasin d’instruments de musique près de Pigalle et nous avons pu déménager dans un deux pièces, dans le 19ème arrondissement.
Jenna n’a pas pu venir me voir à la maternité. Quand j’ai accouché, elle aussi se trouvait dans un établissement médical. Étage psychiatrie bien qu’elle fût officiellement en maison de repos pour surmenage professionnel.
*
Il paraît qu’elle fait des merveilles au sein de son service, qu’elle anéantit certaines douleurs des autres patients en leur imposant les mains. Et quand elle ne les soigne pas, elle les captive avec ses histoires d’entités phosphorescentes qui prennent des formes de serpentins, de marteaux oiu de tortellini en fonction de leurs humeurs.
Un des médecins étudierait son cas de près, persuadé qu’elle est sur le point d’ouvrir une brèche dans la médecine occidentale. Affaire à suivre.

*

Je ne sais pas ce qu’est devenue la start-up de Barnabé ? A-t-elle décollé ? Est-elle restée au sol telle la fusée Ariane préférant rester en Guyane plutôt que de partir explorer le cosmos ? A-t-elle explosé en plein vol ? Je n’en ai pas la moindre idée, mais je dois dire que ça m’est complètement égal.